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Dimanche 5 octobre 2008
Salut les amis,
J'ai vu hier le Caiman de Nanni Moretti, de 2006, présenté comme un film sur Berlusconi, ou une oeuvre ample sur l'Italie contemporaine, un film sur le cinéma, etc. J'avoue, j'ai pas le temps de lire toutes les critiques. Mais dans les mises en abîme classiques de toute oeuvre artistique qui se respecte, où chaque niveau de lecture en cache un autre encore, il me semblerait évident pourtant que ce Caïman là cache d'abord, à crever l'écran, un film sur les relations homme femme, avec une mise en parallèle sidérante entre le fascisme et le machisme, entre le fascisme et l'insurmontable relation de domination homme femme, si ce n'est dans le sacrifice masculin le plus christique, le plus total qui soit. Impressionnant. Un remake qui ne dit pas son nom de La Dernière Femme de Marco Ferreri. Je fais vite. Mais c'est si évident pour moi que c'est là le sujet du film que Moretti a voulu faire, que je ne comprends pas pourquoi il n'est pas présenté ainsi dans les critiques parcourues. Berlusconi comme prétexte, fallait oser. Peut-être parce que "l'autre" sujet est plus tabou encore. Un film sur Berlusconi? Seule une jeune femme peut le faire, c'est là l'histoire du film, peut oser le faire, mais ce n'est pas n'importe quelle jeune femme. Lesbienne, en couple, avec enfant procréé par insémination artificielle aux Pays-Bas... "Non ne dis pas ne dis pas, je préfère pas savoir", dit le producteur Bruno Bonomo (entre "bonobo" et "bonhomme"?). Et lui financera le film finalement sur l'argent de sa femme, qu'elle lui donne de ses parents suite à leur rupture en guise de rachat de sa part d'appartement. Le personnage central est dépouillé toujours plus avant des attributs de sa masculinité, dans un trajet sacrificiel toujours plus délirant : il enlace sa femme dans un jeu desexualisé sur le lit des enfants, il inocule le mot "sexe" à l'un de ses fils sous forme de piqüres de jeu libre et sûr dans un lit commun qui évoque pourtant le risque de l'inceste forcément craint/envisagé comme risque à prévenir dans les ruptures, toujours plus doux / impeccable ("sans faute" étymologiquement), droit avec la jeune réalisatrice (rassurant au passage son ex à ce sujet, essayant de réconforter la jeune femme aussi face à un lourd connard déplacé, etc.), malgré l'évocation face à la compagne lesbienne découverte qu'il "aurait pu tomber amoureux" de sa protégée, etc. D'ailleurs, si son atttitude impeccable force l'attachement et le respect, et lui semble consubstancielle, plein d'éléments rappellent en réalité que rien n'est acquis, que son parcours est aussi un effort, un effort paradoxal pour être aimé, et qui pourtant jamais ne suffit : il ne réussit pas à garder sa femme, dont il est visiblement toujours amorueux, et les scènes de la rupture progressive rythment le film. La perspective du moindre espoir de chance avec la jeune réalisatrice est totalement exclu, et on s'aperçoit qu'il s'en nourrissait secrètement, comme d'un rêve ou d'une perspective possible au moins, jusqu'à la scène devant la compagne lesbienne. Du reste le ton est donné par la première scène du film, présenté comme extrait d'une série Z culte du producteur Bruno, où la jeune mariée tue son époux devant l'autel où se dévidait une logorrée communiste kitsch italienne... avant de réussir à s'enfuir, échapper aux balles, crever la vitre de verre, plafond de verre et miroir du monde, elle va s'en sortir elle (Souviens toi que je suis Médée, écrit Isabelle Stenger. Ou le mystère de Médée: criminelle mais innocente et libre, le secret de l'émancipation féminine au sortir de l'enfermemement dans l'économie psychique, amoureuse et sociale masculine). Jusqu'à cette scène bouleversante enfin au sortir de chez le notaire où il vient d'accepter de recevoir de l'argent de sa femme pour prix de la consommation de la rupture (il cède sa part d'appartment), et où les deux ex, chacun dans leur voiture, roulent côte à côte et se doublent tour à tour dans un jeu tendre, lui menant ce jeu qu'il invente, mais en réalité pour mettre en scène le fait qu'il n'a pas été maitre du jeu, et où jusqu'au bout il semble espérer encore être aimé, être aimé au moins pour "tout ça", conscient en même temps de cette émancipation féminine qui semble ne devoir se faire qu'au prix de son sacrifice à lui le plus absolu. Injustice troublante, étouffante. Aucune rémission. Mais son malheur personnel est en balance constante avec l'émotion subtile que lui distille cette "découverte"... et les indices de l'impossibilité même qu'elle représente sont donnés aussi, à travers les scènes de son harcèlement sur son ex, à travers aussi les scènes de films Z dont il est producteur et qu'il raconte à ses enfants (le critique gastronomique odieux avec la cuisinière du restaurant, scène de ménage à peine détournée? mais là encore, il y a mise à mort du mâle et triomphe de l'héroine) Enfin, faute d'acteur, c'est "Nanni Moretti" lui même qui joue le dernier Berlusconi du film, et le plan final, qui le met en scène en premier plan, est une évocation explicite du fascisme. Il reste pourtant l'espoir. Les gosses (deux garçons), perturbés par la séparation des parents, qui se cherchent, certes désespérément, la pièce manquante du jeu de légo, totalement démonté à même le sol, pour une reconstruction qui est encore à commencer; les deux gamins encore, avec leur père, qui dansent maladroitement sur une musique raï enflammée de l'album "1,2,3 soleil" pendant que femmes et immigrés (association unique du film de ces deux catégories dominées par ailleurs associées aujourd'hui dans le féminisme de la jeune génération, à Rome notamment en 2007 lors de la Journée mondiale contre les violences faites aux femmes) peignent les décors du film à venir, moment jouissif; le père et ses gosses, toujours, dans la tente qu'ils viennent de monter et qui s'écroule, tente en guise de 2e maison promise aux enfants pour leur faire apparaître positive la rupture des parents, et montrant le trio se débattant sous la toile informe sur eux comme dans des boyaux les digérant, ou comme dans un utérus pour une nouvelle naissance; la libération de Bruno le producteur, au coeur de l'échec, par une pelleteuse qui défonce sans ménagement les murs de son studio de cinéma où il s'était endormi, créant un trou de lumière; le sérieux du rythme de vie pris par l'ex femme, qui ne veut plus jouer dans des films comme à ses débuts avec son mari ("c'est du passé" "elle ne veut plus" sont des leitmotivs du film) mais s'acharne sur ses horaires de répétition pour participer à une chorale; et surtout, surtout, le mot "action" prononcé trop doucement, puis doucement mais fort (sur les conseils de Bruno, qui a mis là tout son argent reçu de sa femme), par la jeune réalisatrice. Un film étouffant, sidérant. Un grand film sur Berlusconi, car seules les séries Z du producteur raté mais si tendre Bruno pouvaient être le lieu de l amise en scène de l'émancipation féminine (voir récits plus hauts), mais un grand film sur un fasciste, grand homme (comme le dit un acteur pressenti qui finalement lachera la projet pour jouer Christophe Colomb revenant sur une seule caravelle...) ... tourné par une jeune femme lesbienne inexpérimentée.


L'émancipation féminine et la politique auraient donc partie liées? Le changement des rapports sociaux, au temps de l'argent roi de Berlusconi, passe par une révolution que la gauche communiste italienne a raté, mais que le féminisme peut encore apporter? Conclusion extrême, mais que le réalisateur lui même ne renierait sans doute pas, à y regarder de près. En tout cas, si ça ne passe pas par là, ça ne se fera pas, semble-il dire en substance.
Par ResistingWomen
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